
Titre : Moi qui n’ai pas connu les hommes
Autrice : Jacqueline Harpman
Interpretation : Lola Naymark
Éditions : Audiolib
Publication : 1996, audio : 16 juillet 2025
Genre : Roman d’anticipation, Dystopie
Thèmes : Féminisme, Prison, Solitude, Anticipation
Pages : 272, 7h01
Résumé :
Elles sont quarante, enfermées dans une cave, sous la surveillance d’impassibles gardiens qui les nourrissent.
La plus jeune – la narratrice – n’a jamais vécu ailleurs. Les autres, si aucune ne se rappelle les circonstances qui les ont menées là, lui transmettent le souvenir d’une vie où il y avait des maris, des enfants, des villes. Mystérieusement libérées de leur geôle, elles entreprennent sur une terre déserte une longue errance à la recherche d’autres humains – ou d’une explication. Elles ne découvrent que d’autres caves analogues, peuplées de cadavres.
Mon avis :
Découvert en audio dans le cadre du Prix Audiolib, « Moi qui n’ai pas connu les hommes » est un ouvrage singulier, aussi court qu’intense, qui dessine entre ses lignes une fable en étroite résonance avec des problématiques contemporaines. C’est à travers une aventure post apocalyptique aux allures de conte philosophique que Jacqueline Harpman compose cette dystopie féministe. Une lecture qui se révèle aussi fascinante par ce qu’elle interroge de l’existence, que frustrante par sa capacité à entretenir une grande part de mystère.
Cloîtrée dans une cage avec trente-neuf autres femmes, « la petite » est une adolescente d’une quinzaine d’année. Contrairement aux autres prisonnières, elle ne garde aucun souvenir du monde d’avant, de ses véhicules, du désir amoureux et des hommes. Enfermée depuis son plus jeune âge, elle ne connait que cette cage, ses gardiens mutiques et les règles établies (tant par les geôliers que ses co-détenues). Les femmes ne se touchent jamais, parlent peu entre elles et survivent avec très peu de vivres. Dans cette existence frugale, le temps n’existe plus, tout comme le passé et le futur. Pour pallier à l’ennui et à son existence solitaire, « la petite » compte les minutes et les heures grâce aux pulsations de son coeur. Nait de cette routine autodidacte une volonté d’exister dans le temps et par la pensée… Lorsqu’une alarme retentit et que le hasard permet d’ouvrir les portes de leur geôle, leurs existences basculent : s’offrent à elle une liberté nouvelle. Elles entreprennent alors une longue errance à la recherche d’autres humains ou d’une explication, sur une terre désolée.
« Moi qui n’ai pas connu les hommes » prend une profondeur unique dans sa version audio interprétée par Lola Naymark. Écrit comme la pensée directe de « la petite », le texte revêt un caractère intime, étrangement immersif.
« Moi qui n’est pas connu les hommes » s’attache à créer une distance critique avec notre présent. Aucun détails ne permet de situer précisément cet avenir, ni d’en comprendre l’origine. Ce flou, entretenu avec simplicité par l’incapacité des femmes à définir la bascule qui s’est opérée entre le monde d’avant et celui qu’elles découvrent par leur liberté nouvellement acquise, confère à l’histoire un caractère intemporel. Avec « Moi qui n’ai pas connu les hommes », Jacqueline Harpman s’applique à offrir une forme dystopique passionnante en déplaçant l’attention du lecteur. Les causes de l’effondrement s’effacent pour laisser la part belle à l’expérience humaine, celle des personnages mais aussi celle du lecteur. Car avec « Moi qui n’ai pas connu les hommes », rien n’a de sens : aucune explication ne permet de saisir la genèse du calvaire de ces femmes, et cela, tant pour « la petite » que pour le lecteur.
Au delà des enjeux soulevés par son caractère dystopique, le roman interroge avec pertinence les notions de liberté et d’existence. Dans « Moi qui n’ai pas connu les hommes », celles-ci semblent devenir paradoxales. La liberté n’est plus une récompense en opposition à la détention, mais plutôt une expérience vertigineuse, sans cadre, qui ne résulte pas d’un véritable choix. Aussi envieuse parait-elle, cette liberté devient cruelle pour nombre de ces femmes. Car si elles peuvent aller partout, rien ne les attend nulle part, de même, bien qu’elles soient désormais maîtres de leurs décisions, celles-ci n’ont aucune conséquence réelle… Dès lors, cette liberté nouvellement acquise n’a rien d’une émancipation. Ainsi privée de finalité, l’existence devient une errance. Pourquoi continuer et chercher à survivre alors que l’on est seul au monde ? Qu’est-ce qui nous sauve ? « La petite » apporte dans ce roman une réponse puissante, qui parcours l’ensemble du texte avant de finalement prendre corps.
« Moi qui n’ai pas connu les hommes » est un texte qui, par sa construction et ses thématiques, hante son lectorat une fois la lecture terminée. Seulement, au cours de celle-ci, il est aussi question de frustration. Rien ne fait sens, et cet aspect énigmatique signe à la fois la force du roman, mais semble pouvoir être interprété comme une insuffisance. Car il est indéniablement difficile de s’attacher à une dystopie qui, au premier abord, ne semble pas permettre de tirer un enseignement évident…
